Le Schwebebahn de Wuppertal : un OVNI dans le monde des transports

Crédit photo : Cédric Staumont

J’ai récemment eu l’occasion de tester l’une des (sept?) merveilles du monde des transports : Le Schwebebahn ou littéralement « train-flottant » de Wuppertal. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un monorail suspendu. De manière imagée, il s’agit d’un tram dont les boggies, motorisés, circulent sur un rail situé au-dessus de la cabine. La rame est donc suspendue dans le vide.

Les boggies circulant sur la voie située au-dessus de la cabine (Crédit photo : Cédric Staumont)
Station terminus d’Oberbarmen

Si ce système est célèbre parmi les aficionados de la chose ferroviaire, il l’est tout autant auprès du grand public outre-Rhin. Avant ma visite, je ne me rendais pas compte à quel point ce système dépasse le statut de simple curiosité locale. Il s’agit d’un véritable symbole (national) de l’ère industrielle.

Dans cette ville industrielle de la Ruhr, voisine de Düsseldorf et d’Essen, les familles viennent y faire un tour, comme on irait visiter un monument. Il faut dire que dans cette ville au potentiel touristique limité, les familles et touristes, appareils photos (ou smartphones) en main, se concentrent autour du Schwebebahn et ne passent pas inaperçus.

Cette observation soulève la question de la symbolique que représente ce système si particulier pour cette ville industrielle somme toute quelconque mais aussi de l’héritage laissé par cette infrastructure historique devenue entre-temps l’épine dorsale du réseau de transport de cette ville de 360.000 habitants.

Un système né de contraintes et d’opportunités

Le Schwebebahn relie aujourd’hui 20 stations sur 13.5km. Sa particularité est d’être établi au-dessus de rivière Wupper qui traverse la ville tout du long à l’exception d’une courte section située au-dessus de la Völklinger Straße.

L’alignement de poutres métaliques forme un ensemble impressionnant (Crédit photo : Cédric Staumont)
L’un des meilleurs points de vue situé sur la terrasse d’un établissement situé en-dessous de la station Wuppertal Hbf (Crédit photo : Cédric Staumont)

Son origine remonte à la fin du 19e siècle, en pleine explosion industrielle de la région. La ville connait alors une croissance démographique fulgurante, avec notamment une augmentation de la population de 100.000 habitants entre 1880 et 1900. Le géant de la pharmacie et de la chimie Bayer y a notamment été fondé et y a établi une grande usine, devenue entre-temps un important centre de recherche.

Lorsque s’est posée la question de mettre en place un système de transport structurant, les autorités se sont vite heurtées aux contraintes géologiques locales.

La ville est en effet encaissée le long du lit de la rivière, ce qui lui confère une forme très allongée. Elle est coincée dans une cuvette, qui la rend(ait) sensible aux inondations. A cela s’ajoute, un sol composé de roche rendant impossible, dans les conditions d’époque, la réalisation d’une ligne de transport structurante en surface ou en souterrain.

La solution viendra d’un ingénieur allemand qui proposa le système que l’on connait aujourd’hui, tirant parti de la production abondante d’acier dans la région à cette époque.

Section au-dessus de la Völklinger Straße (Crédit photo : Cédric Staumont)
Section au-dessus de la Völklinger Straße (Crédit photo : Cédric Staumont)

Une exploitation… très classique

Malgré sa singularité, le système fonctionne de manière très classique, comparable à une ligne de tram ou de métro. Les rames sont cadencées aux 4 à 5min en pointe.

Les vingt stations sont équipées de quais latéraux légèrement surélevés par rapport à la caisse des véhicules. L’une des raisons tient probablement aux mouvements d’oscillation transversales des véhicules lors des phases d’échange voyageurs, ce qui explique également le nez biseauté des quais. Comme souvent en Allemagne, les véhicules sont équipés d’une rampe manuelle qui permet de combler la lacune entre le véhicule et le quai pour les personnes en chaise roulante.

Rampe manuelle située à l’accès PMR
Lacune entre le véhicule et le bord du quai

Les véhicules unidirectionnels font demi-tour aux extrémités de la ligne grâce à deux boucles de retournement. Un aiguillage (assez particulier) permet de diriger les rames vers les deux ateliers et dépôts situés en bout de ligne, au-delà de la boucle.

Atelier de Oberbarmen derrière la station du même nom
Atelier de Vohwinkel avec le complexe d’aiguillages bien visible

La fréquentation de 2024 affiche un joli 20.9 millions voyageurs (soit 85.000 usagers par jour ouvré), ce qui est comparable à une (très) bonne ligne de tramway. À titre de comparaison, cela représente approximativement le double de la fréquentation du tram de Liège en 2025 (année de lancement).

Le réseau local est organisé autour du Schwebebahn qui en forme la colonne vertébrale. Le réseau bus déssert la ligne en rabattement à quasiment chaque arrêt, organisation linéaire de la ville oblige. Le réseau est donc hyperdépendant du Schwebebahn. Néanmoins, pour relativiser ce dernier élément, le S-Bahn de Düsseldorf (S-Bahn Rhein-Ruhr) dessert la ville sur un axe parallèle au Schwebebahn avec tout de même huit gares. La redondance n’est pas parfaite mais les deux infrastructures restent assez proches.

Bus en rabattement au terminus de Oberbarmen Bf (station en correspondance avec le S-Bahn)

Une expérience clients entre curiosité et efficacité

Allemagne oblige, le système est parfaitement intégré, non seulement au réseau local mais également régional. A ce titre, le Deutschlandticket y est valable.

Avant d’embarquer, je m’attendais à un engin bruyant et inconfortable. La réalité est tout autre. Le trajet est comparable à un tramway moderne, avec en plus quelques mouvements d’oscillation liés à l’architecture du système. Il y a une sensation de « glisser » au-dessus de la rivière qui fait son petit effet lors des premiers trajets.

Si les problèmes de bruit semblent avoir constitué un enjeu par le passé, cela ne semble plus être le cas aujourd’hui, notamment grâce à la mise en service de la nouvelle génération de matériel roulant, équipée d’un nouveau système de graissage des bogies.

Les rames disposent d’une plateforme arrière en configuration 2+2 avec sièges longitudinaux. Cette configuration offre une belle plateforme d’observation, très prisée, qui ravit les (grands) enfants.

Configuration intérieure qui sort de l’ordinaire
Vue de la plateforme arrière (Crédit photo : Cédric Staumont)

Les stations sont, somme toute, très classiques. Point d’interrogation sur le confort d’attente par grands vents à environ 8 mètres de hauteur en période hivernale.

Configuration la plus classique sur le réseau avec la station établie directement au-dessus de la rivière

Côté fiabilité du matériel roulant, la comparaison est difficile par rapport à une ligne conventionnelle. Si tout n’est pas parfais, avec des interruptions régulières de maintenance et quelques crises ponctuelles, le système semble être malgré tout au RDV au quotidien.

La mise en service du nouveau matériel roulant, il y a quelques années, a notamment été source de stress pour l’opérateur, en raison de multiples problèmes de fiabilité dont des bogies qui s’ovalisaient… les bruxellois compatirons. L’une des causes avancées est la spécificité de ce matériel roulant, qui ne peut être testé en dehors du réseau.

Héritage et identité

Ce qui rend le Schwebebahn si fascinant, c’est qu’il ne s’agit ni d’une relique du passé, ni d’une simple ligne-musée. Il s’agit d’une infrastructure héritée du passé qui continue, aujourd’hui encore, à remplir pleinement la mission pour laquelle elle a été conçue il y a plus de 125 ans.

C’est sans doute là que réside une grande partie de l’attachement des habitants à leur système bien singulier. Cet attachement transparait dans la presse locale, notamment dans les interventions des édiles locaux lors des interruptions de service ou, plus récemment, lors des festivités marquant l’anniversaire du système.

Le Schwebebahn est omniprésent dans la ville.

D’abord, visuellement, les rames traversent Wuppertal de part en part, portées à bout de bras par une infrastructure tout sauf discrète.

Ensuite, fonctionnellement, le réseau de transport est organisé en rabattement autour de la ligne, ce qui la rend essentiel à la mobilité quotidienne de nombreux usagers. La moindre interruption de service a des répercussions en cascade sur toute la mobilité dans la ville.

Enfin, sur le plan historique, le système a peu évolué au fil des décénnies. Les transformations sont restées marginales, au gré du renouvellement de l’infrastructure et du matériel roulant. Ainsi, grands-parents et petits-enfants ont connu la même ligne, presque inchangée.

Mais c’est sans doute dans l’identité même de la ville que le Schwebebahn joue son rôle le plus fondamental. Car Wuppertal est, en elle-même, une construction relativement artificielle, née en 1928 de la fusion des villes d’Elberfeld et de Barmen. Son nom provient de celui de la rivière Wupper, qui traverse la vallée. Le Schwebebahn a justement permis de relier ces deux noyaux urbains, contribuant à forger une agglomération avec une identité commune.

Point de vue de la station Hauptbahnhof depuis la gare (Crédit photo : Cédric Staumont)

Aujourd’hui, le système est le symbole de l’héritage industriel de la ville et d’une prouesse technique remarquable, fruit de cet héritage.

Dans une région où les opportunités touristiques restent relativement limitées, le Schwebebahn constitue la principale vitrine de la ville. Il attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs (dixit la presse locale). Sur les plateformes locatives, comme Airbnb, la vue sur le Schwebebahn est mise en avant comme un atout, au même titre qu’une vue sur la mer dans une station balnéaire. L’un des articles de la presse locale (Westdeutsche Zeitung) rapportait même que les interruptions de service prolongées pour maintenance, entrainaient systématiquement une baisse des réservations touristiques.

L’un des chiffres les plus frappants pour illustrer cet attachement est celui des 400 marriages célébrés chaque année à bord de la Kaiserwagen, voiture historique préservée.

Et comme si le Schwebebahn n’était pas déjà assez singulier, une anecdote est venue renforcer sa légende. En 1950, lors d’une opération promotionnelle organisée par un cirque du coin, un éléphant fut embarqué à bord d’une rame. Pris de panique, l’animal sauta hors de la voiture et termina sa chute dans la rivière… heureusement sans gravité pour lui.

La ligne traverse le gigantesque site de Bayer, berceau historique de l’entreprise

Le paradox

Alors, système parfait ? Infrastructure historique, qui répond encore aux besoins actuels des habitants…que demander de plus ? Soyons un peu taquins.

En réalité, le tableau est un peu plus nuancé. Malgré son rôle central dans le réseau local de transport, une partie non négligeable de la ville reste non desservie, y compris plusieurs pôles majeurs. Il s’agit principalement de zones urbaines plus récentes, décentrées ou situées sur les collines. L’exemple le plus significatif est sans doute celui du campus universitaire et de ses 20.000 étudiants. On peut également citer les quartiers de Ronsdorf et Cronenberg, qui comptent tout de même 20.000 habitants chacun, ou encore l’hôpital universitaire.

Or toute extension du système apparait complexe. Plusieurs contraintes entrent en jeu.

D’abord, la présence de dépots et d’ateliers de maintenance aux extrémités de la ligne. Toute extension impliquerait une reconfiguration lourde avec des coûts d’investissement importants et une probable interruption de l’exploitation assez longue. Contrairement à un réseau de tram, ce type d’infrastructure se prête difficilement à une transformation en un réseau maillé à plusieurs lignes. Les aiguillages sont particulièrement complexes sur les monorails par rapport à des systèmes ferrés classiques.

À cela s’ajoutent des considérations sociétales et politiques. Il semble particulièrement difficile d’étendre la ligne au-dessus de voiries non encore désservies. Cela signifierait avoir le courage politique d’imposer à certains administrés le passage de rames littéralement sous leurs fenêtres. Il faut rappeler que le Schwebebahn circule à hauteur du deuxième/troisième étage des habitations. En matière de NYMBYism, des projets bien moins contraignants sur papier, ont déjà échoué. L’attachement des habitants au système ne signifie pas nécessairement qu’ils accepteraient de voir passer les rames directement sous leurs fenêtres.

L’infrastructure apparaît donc, dans les faits, difficilement extensible.

Rame à la sortie de la station Hbf (Crédit photo : Cédric Staumont)

Mais l’existance du système cannibalise aussi tout projet de développement d’un nouveau réseau, par exemple de tram. Pour être viable économiquement, une nouvelle ligne devrait desservir des pôles déjà desservis par le Schwebebahn. Par ailleurs, la mise en place d’un nouveau mode surtout pour un réseau réduit signifierait la mise en place d’un nouveau système avec son écosystème spécifique engendrant un surcout d’autant plus que le réseau sera limité. Il n’est même pas certain que la zone de challendise hors Schwebebahn soit suffisante pour justifier autre chose que des bus. La ville doit donc composer avec le mode bus pour desservir les pôles majeurs. Le Schwebebahn empeche la ville de se doter d’un réseau maillé.

L’hyper concentration sur le Schwebebahn rend le système peu robuste en cas de perturbation d’autant plus que les problèmes de fiabilité existent. La dernière crise majeure fut la mise en service des nouvelles rames qui s’est fait dans la douleur. Les bus de substitution n’offrent pas le même confort et temps de parcours. Logique.

Wuppertal se retrouve ainsi dans une situation paradoxale. Elle est fortement dépendant d’un système historique qui répond à une grande partie de la demande mais qui empêche les extensions de réseau et qui rend tout l’écosystème très dépendant d’une seule ligne.

Par ailleurs, la maintenance représente aussi un autre défi. Le Schwebebahn repose sur une architecture passée, modernisée progressivement. Les activités de maintenance sont particulières et non-standards, tout comme les différents élements du système. Un nombre limité de fournisseurs est capable d’offrir du surmesure representant un surcout. Il serait interressant de comparer ces chiffres de maintenance avec une infrastructures souterraines par exemple.

Point de vue à la sortie de la station Ohligsmühle

Paradoxalement, son existence freine également le développement d’un réseau structurant lourd. La mise en place d’un nouveau réseau, par exemple de tramway, se heurterait à des contraintes économiques fortes. Pour être viable, une nouvelle ligne devrait desservir des pôles déjà couverts par le Schwebebahn (et le S-bahn), au risque de manquer d’attractivité.

Par ailleurs, l’introduction d’un nouveau mode de transport, surtout à petite échelle, impliquerait la création d’un nouvel écosystème complet (maintenance, matériel, infra, etc.), générant des coûts supplémentaires importants. Il n’est même pas certain que la demande, en dehors hors du corridor du Schwebebahn et du S-bahn, soit suffisante pour justifier autre chose qu’un réseau de bus.

La ville se retrouve ainsi contrainte de s’appuyer principalement sur ces derniers pour desservir les pôles périphériques importants, ce qui limite la constitution d’un réseau véritablement maillé.

Cette hyperconcentration sur une seule ligne pose également un problème de robustesse. En cas de perturbations, l’ensemble du système de transport de la ville est fragilisé malgré la redondance partielle avec le S-bahn. Les problèmes de fiabilité ne sont d’ailleurs pas inexistants. La mise en service des nouvelles rames s’est faite dans la douleur. Quant aux bus de substitution, ils ne peuvent rivaliser ni en confort, ni en capacité, ni en vitesse commerciale, compte tenu de l’organisation spatiale de l’agglomération.

Wuppertal se trouve ainsi dans une situation un peu paradoxale : fortement dépendante d’un système historique qui reste performant mais qui limite les possibilités d’évolution du réseau.

Enfin, la question de la maintenance constitue un défi supplémentaire. Le Schwebebahn repose sur une architecture ancienne, qui a fait, certe, l’objet d’une modernisation progressive, mais qui reste toujours très spécifique. Les opérations de maintenance sont donc peu standardisées, tout comme les composants du système. Seuls quelques fournisseurs sont capables de produire des pièces sur mesure, ce qui engendre des coûts élevés.

Crédit photo : Cédric Staumont

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